La chute...

par Prune Victor, jeudi 10 février 2011, 08:54

 

homeless

J’ai pas fait exprès. J’ai glissé. Ca arrive à tout le monde. Le truc idiot, vous savez. Tout va bien, et puis, la glissade, le sol qui se dérobe, et la chute. Ridicule. Enfin, ça amuse le public. Mais je n’étais pas là pour le distraire, le public. Et les quatre fers en l’air, je le regarde, pitoyable rassemblement de moutons, dérisoires et pleutres. Vous ne me tendez pas la main, vous ne cherchez pas à m’aider. Et c’est tant mieux. Sur la main ainsi tendue, je pourrais aller cracher. Heureusement, je vous dégoûte. Presque autant que vous me dégoûtez.
C’est normal. Je suis sale. Sali du temps. Sali de vos prétentions et de votre arrogance. Sali surtout par votre indifférence. Faites attention, vous pourriez tomber dedans, le pas est vite fait.

Poussez votre pied, vous, que je pose ma main. Je vais m’appuyer, sur ce trottoir, celui qui vient de me faucher, celui où j’ai pris ma nouvelle adresse et j’ai changé d’identité. Je ne sais plus quand. Un jour un matin, ou un soir, une nuit, un jour en fait, sans doute. Un jour de merde. Ca n’a pas été le seul, il a eu tellement de petits frères. Un jour où la société, votre société si bien cadrée, n’a plus voulu de moi. Un jour j’étais ailleurs, derrière un bureau, un autre la porte s’est refermée, on n’a plus de travail à vous donner, un dernier j’étais là, je n’en ai plus bougé. Combien de temps s’est-il passé ? Peut-être un mois, peut-être une année. On ne compte pas, quand on tombe. On tombe. On est aspiré.

Je sais ce que vous pensez. J’aurais pu l’éviter. Le trou. Ce putain de précipice dans lequel je me suis écrasé, avant de devenir la merde que vous contournez. Je l’ai dit avant vous. Quand, comme vous, je tournais la tête pour ne pas les voir, ces cloches qui hantent notre bitume, fossoyeurs de rêves, effrayants comme une armée de cancrelats. Quand je rentrais chez moi. Au chaud. Près d’elle qui était là. Qui avait fait un repas. Qui me tendait les bras.
Je l’ai dit avant vous.
Je me sentais protégé.
Une porte fermée. Une autre un jour, qui ne s’est plus ouverte. Barrée par les huissiers. Elle n’était plus là.
J’avais rien pour rester.

Eux…Eux, vos cauchemars, votre honte, mes amis. Eux, un soir, ils m’ont fait un signe et je me suis assis. On a bu, à la bouteille, y’a pas de verre dans la rue. On a bu, on a chanté, les flics ont débarqué, on a fini derrière les barreaux. Une fois, puis deux, puis trois. Je m’y suis habitué. Plu ? Faut pas exagérer. Vous savez pas ce que c’est que d’être là. Mais avec eux, j’ai plus rien à prouver. Juste essayer de rire, et de survivre, tant qu’on peut y arriver. Parfois on pleure, quand y’en a un qui meurt. Et puis on l’oublie. On boit à sa santé, on boit on sait plus pour qui, mais on sait pourquoi, toujours pour se réchauffer.
On boit, pour faire semblant d’exister. Ou pour oublier qu’on le fait.

Allez, barrez-vous, le spectacle est terminé.
Et laissez pas la monnaie pour le personnel, j’ai rien à demander, et y’aura pas d’autre visite guidée.